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    December, 2006

    BANLIEUES DU MONDE

    CITES, « poblaciones », favelas, « boomburds »… dans tous les pays, les banlieues, chics ou misérables, enflent.

     Depuis de nombreuses années, on retrouve dans les banlieues du monde des éléments de culture commune : sport, tag et vêtements.

     On les appelle « ranchos » au Venezuela, « villas miserias » en Argentine, « slums » en Inde, « cités » et « banlieues résidentielles » en France, « ghetto » et « suburb » aux Etats-Unis », «  favelas » au Brésil, « pueblos jovenes » à Lima, «  plobaciones » à Santiago…

     Pas une ville de la planète qui n’ait ses banlieues. Si un code vestimentaire, sorte d’uniforme de la planète banlieue, semble se répandre – casquette, survêtement et baskets de marque – il faut toute fois se garder de toutes généralisation.

     Un tour du monde des banlieues révèle d’abord de grandes différences. En premier lieu, la taille : aucune cité de France n’atteint le dixième de la surface des grands ghettos américains. Ensuite, la localisation en Amrérique Latine, certaines banlieues sont installées au milieu des centres-villes, ces derniers juxtaposants quartiers riches, bidonvilles et zones d’habitat informel. A « Buenos Aires, le voisinage est brutal entre villas miserias et somptueuses propriétés. A Rio, la favela Vidigal ferme la très chic plage d’Ipanema. Et au Caire, la banlieue est carrément en pleine ville, sur les toits des immeubles cossus du centre.

     Une chose est certaine : on n’a pas fini d’en voir émerger, des banlieues ! En 2007, pour la première fois dans l’histoire de notre planète, estiment les chercheurs, on comptera sur terre plus d’urbains que de ruraux. Une révolution. Chaque jours dans le monde, 180 000 personnes quittent les campagnes pour s’installer dans la périphérie des villes, précisent les nations unies. Dans les pays occidentaux, les villes verront leur population passer de 900 millions en 2000 à 1 milliard en 2030. Cette croissance ne se fera pas seulement dans les capitales, mais dans une série de villes moyennes. Dans la liste des dix villes des grands pays industrialisés, qui selon le magazine américain « Newsweek » connaissent les croissances démographiques, les plus fortes, apparaissent Londres et Moscou, mais aussi Las Vegas aux Etats-Unis, Munich en Allemagne, Florianpolis au Brésil, Fukuako au Japon… Dans les pays les moins développés, c’est carrément l’explosion : « 3,9 milliards d’habitants attendus en 2030, contre 1,9 en 2000. En route pour « le pire des mondes possibles », dit le chercheur américain, Mike Davis, reprenant le titre de son livre. Pour ce libre penseur brillant, grand pourfendeur de la banque mondiale et du FMI, nous arrivons à l’âge du bidonville global : plus de 1 milliard de personnes dans les taudis de la planète, lieux de reproduction de la misère, avec, face à eux des gouvernements qui n’apportent aucune réponse adaptée.

     A l’origine, pourtant, rien de tout cela. L’étymologie du mot banlieue renvoie au mot ban.

    Apparu au XIIIe siècle ce terme existait la juridiction qu’une ville exerçait dans un périmètre d’une « lieue ». Avec la révolution industrielle et son corollaire, l’urbanisation, le terme « banlieue » s’étendit et se mit à être utilisé pour décrire les environs immédiats d’une ville. La multiplication des banlieues, loin d’être décriée comme aujourd’hui, était saluée. Aux Etats-Unis, elle est allée de pair avec le développement de l’automobile. La démocratisation de la voiture permit en effet de s’échapper du centre ville, perçu, lui comme le lien de tous les dangers. « Le mouvement vers l’extérieur fut vécu avec plaisir, explique Guy Burgel, directeur du Laboratoire de géographie urbaine à l’université de Nanterre-Paris X. Aller en périphérie correspondait aux valeurs puritaines des classes moyennes blanches. » Les centres-villes américains se sont donc vidés de leurs habitants les plus aisés. Seules les plus pauvres restèrent dans ce qui deviendra les ghettos. Et la périphérie n’en finira pas de s’étendre.

     UNE BANLIEUE, C’EST TOUJOURS UNE FRONTIERE : UN PERIPH, UN FLEUVE, UN GRILLAGE.

     Les Américains inventeront même de nouveaux mots pour décrire l’agrandissement perpétuel de leurs « sububs » : « edge city » pour la cité qui fournit plus d’emplois que de logements ; «  boomburbs » pour les banlieues qui explosent, « exurb » pour la banlieue de la banlieue… Sans parler des « gated communities », ces ensembles de maisons individuelles entourés de grillages et gardés, comme English Turn, à la Nouvelle-Orléans. Une logique de fuite du centre poussée à bout ; et un mouvement qui a dessiné la géographie des Etats-Unis et produit une culture, celle de la maison en bois à la pelouse manucurée, du supermarket, des barbecues et des « Desperate Housewives »  un mode de vie dont l’Amérique entrevoit aujourd’hui les limites.

     Comme les Etats-Unis, la France n’a pas échappé au rush enthousiaste vers la périphérie. Dans l’Hexagone, au cours des années 1950 et 1960, la construction d’ensembles offrant à la classe moyenne des logements spacieux est d’abord apparue comme le remède attendu pour une société qui entrait à toute allure dans l’ère de l’industrialisation, reprend Guy Burgel. Le mouvement était vécu comme positif. » Très vite, pourtant, la banlieue perdit ses lettres de noblesse. Dans l’Europe des années soixante-dix, elle accueillit ceux que le centre excluait et se mit à concentrer tous les handicaps sociaux… « Le mot banlieue prit un sens plus métaphorique. Il ne correspondait plus seulement à une localisation –la périphérie-, mais renvoya à un espace de relégation, un lieu de l’ombre, une zone que l’on ne saurait voir… et dont on se tient volontairement à l’écart », précise Yves Grafmeyer, professeur de sociologie à l’université Lumière Lyon 2. Ailleurs aussi dans le monde, des fractures se créèrent ainsi, isolant poches de pauvreté et quartiers riches. Avec, souvent, une barrière physique séparant le « dedans » du « dehors » : ici, un boulevard périphérique à franchir, là, un fleuve à traverser, ou, tout simplement, un dispositif de sécurité, avec grillages et télésurveillance. Force plus insidieuse encore, les images dévalorisantes associées à la banlieue ont sculpté son identité. Que les habitants des cités eux-mêmes prennent soin de nourrir. « Les récits qui répandent dans les cités participent à la création d’identités blessées », explique le sociologue Stephan Beaud. La culture propre aux banlieues exprime cette blessure, à travers les paroles agressives des chansons du rap ou du slam. Aux quatre coins du globe, vivre e, « banlieue » prend vite la forme d’une assignation à résidence, d’un stigmate social. Avec une colère commune. C’est partout la même révolte : comme l’école, la discrimination au travail, l’injustice face à la police, explique le sociologue Laurent Mucchieli. Jet de pierre en Afrique, incendies de voitures en Europe, raids dans les centres villes en Amérique du sud… L’expression du ras le bol prend des formes multiples. Ici la haine est dirigée contre les institutions, écoles et médiathèques : ailleurs, ce sera contre les riches avec enlèvement et racket.

     ET SI L’ON REGARDAIT MAINTENANT CLICHY SANS CLICHES ?

     Détestables les banlieues ? Haïes ? Pas forcément « il faut regarder notre ville avec un œil neuf », proclame Claude Dilain, le maire de Clichy-sous-Bois, cette commune proche de Paris, où, il y a un an, deux jeunes sont morts électrocutés, après s’être réfugiés, dans un transformateur EDF pour échapper à la police. Le drame avait déclenché les émeutes urbaines les plus violentes que la France ait jamais connues. Aujourd’hui, la municipalité de Clichy a invité douze photographes renommés (Yann Arthus-Bertrand, sarah Moon, William Klein, etc…) à poser leur regard sur la ville. Ils exposent leur travail ce mois-ci sous le titre : « Clichy sans clichés ». Une manière de rappeler que la « cité » n’est pas seulement le territoire des dealers et des voitures en feu. A Bombay, Paris ou Rio, les banlieues recèlent aussi une énergie constructive. Dans son livre « La favela, d’un siècle à l’autre », la sociologue brésilienne Licia Valladares démontre l’intégration des favelas dans l’économie de marché. Elle cite de nombreuses entreprises légales installées dans les bidonvilles, des chaînes de télévision nées dans les quartiers… En Angleterre, aux Etats-Unis ou en France, également on ne compte plus les succès des marques de vêtements nées dans la rue. Sur ces habits, le numéro du département ou le nom de la ville sont souvent inscrits. Des étendards, qui témoignent de l’affirmation d’une identité propre et de l’attachement des habitants à leur lieu de vie. Comme le dit Oum Mohamed, qui habite au Caire sur le toit d’un immeuble : «  Je voudrais pas vivre ailleurs qu’ici. »

     (Article de Fanny Guinochet récupéré dans le magazine Géo « numéro spécial » LES BANLIEUES DANS LE MONDE !)

     

     

     

     

     

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